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Bon sauvage ou mauvais Indien
Marie-Françoise Touret
L'article qui précède celui-ci présente un historique rapide de l'extermination des Indiens d'Amérique du Nord, du XVIIe au XIXe siècle. Rappelons que, vingt à vingt-cinq millions, selon leur propre estimation,avant l'arrivée des Blancs, les Indiens n'étaient plus que deux cent mille environ à la fin du XIXe siècle. Et c'est miracle qu'une minorité ait survécu et qu'on puisse assister depuis les années soixante au réveil de peuples dont il s'en est fallu d'un rien qu'ils ne disparaissent de la surface de la Terre.

Il est intéressant de se demander pourquoi cette extermination, qui s'est poursuivie pendant deux cent cinquante ans, a été incomparablement plus acharnée, plus prolongée, plus radicale que celle dont ont été victimes les peuples indiens d'Amérique du Sud (cent millions, estime-t-on, à l'arrivée des conquistadors). Proportionnellement, en effet, les survivants y ont été beaucoup plus nombreux alors que les épidémies ont joué un rôle beaucoup plus meurtrier qu'en Amérique du Nord. Et pourtant, au départ, l'absence de civilisation urbaine puissante en Amérique du Nord, face aux puissantes cités du Mexique et du Pérou, la faible densité de population, posaient peu de problème à un peuplement urbain sédentaire. Par ailleurs, le métissage, très important en Amérique du Sud, est autant dire inconnu en Amérique du Nord.

 

Il est indispensable, pour expliquer l'attitude des Américains du Nord à l'égard des Indiens, de se pencher sur les mentalités et les conditions dans lesquelles les conquérants arrivèrent dans l'une et l'autre partie du continent américain ; de comprendre l'imaginaire des premiers colons d'Amérique du Nord, de ceux qui les ont suivis, qui ont modelé la vision du monde qui est encore celle des Etats-Unis, aujourd'hui.

 

Les conquistadors, espagnols encore marqués à l'époque par la mentalité médiévale, étaient des conquérants, marins et soldats, soucieux de pouvoir, d'honneurs et de fortune vite amassée, qui n'avaient de sens que dans le lien qui les attachait à l 'Espagne et les y ramenait. Catholiques, leur sentiment de supériorité était basée sur la religion et non sur la race.

 

Par contre, lorsque le 21 novembre 1620, date devenue mythique et célébrée chaque année par tous les Américains sous le non de Thanksgiving Day , le Mayflower aborde aux rivages de ce qu'on appellera plus tard le Cape Cod (dans le Massachussetts), quels sont ceux qui quittent son bord ? Une compagnie de cent passagers, hommes, femmes et enfants. Puritains calvinistes, fuyant un monde qu'ils estimaient corrompu et les persécutions religieuses dont ils avaient été victimes en Angleterre, ils avaient décidé, après un séjour de plusieurs années en Hollande, de partir, comme "pélerins" , en Amérique, pour y fonder un état. Ils avaient emprunté à des négociants anglais, à des conditions particulièrement dures parce que l'entreprise était risquée, l'argent - qu'ils rembourseront au prix d'un dur travail- nécessaire pour financer leur expédition. Une de leurs premières initiatives fut d'édicter des lois qu'ils jurèrent d'observer et de se choisir un gouverneur. La moitié d'entre eux moururent au cours du premier hiver.

 

En rupture avec leur patrie d'origine, livrés à eux-mêmes et dans la dure nécessité d'innover pour survivre dans des conditions difficiles ,ils la rejettent, elle et ses traditions. Il en sera de même pour les émigrants ultérieurs, dont la grande majorité seront des miséreux affamés, fuyant la pauvreté, voire même la famine, comme ce fut le cas des Irlandais, au XIXe siècle, d'autres des réfugiés politique. L'Europe s'est révélée une mère indigne et ils quittent pour n'y plus revenir, rejetant, avec ses traditions, leur origine historique, leur passé et leurs racines.

 

Arrivés sans rien, ils repartent à zéro pour créer une nouvelle civilisation et un ordre nouveau. Les Pères pélerins, comme sont encore nommés les premiers arrivants en Nouvelle-Angleterre, profondément marqués par la Bible, s'identifient au peuple hébreu fuyant l'Egypte. Ils sont le nouveau peuple élu, appelé à fonder une nouvelle Jérusalem où prévaudra l'ordre divin sur une Terre Promise donnée par Dieu. Le nouveau continent est leur de droit divin, pour être peuplé et défriché.

 

Sortis de l'histoire, ils se réclament d'un passé mythique. Un pacte a été conclu avec Dieu qui marque l'avénement d'une ère nouvelle, dont l'année zéro sera celle de la Déclaration d'Indépendance, le 4 juillet 1776. La mission du peuple élu, avant-garde de l'humanité, qui lui confère sa légitimité, est de la conduire vers le progrès, la réalisation du bonheur, le nouvel âge d'or.

 

On conçoit, à la lumière de tout cela, que l'Indien n'a pas sa place dans la vision du monde qui est celle des Américains de l'époque. Quoi de plus légitime, de plus louable, que de supprimer l'Indien, s'il est un obstacle à la réalisation de la mission dont Dieu a chargé le peuple américain à l'égard de l'humanité tout entière ? C'est en toute bonne fois que la communauté américaine a été conséquente avec cette vision ethnocentrique qui ne laisse aucune place à l'autre. Si l'Indien est nié ou ignoré ce n'est pas par malignité mais tout simplement parce qu'il n'est pas vu ! Victime de la mentalité occidentale, persuadée de détenir la vérité unique et définitive, qui ne peut imaginer autrement que comme de la grandeur d'âme le fait de l'imposer à l'autre, et de le détruire légitimement s'il ne se conforme pas à ses modes de penser et de vivre. On connaît la phrase célèbre : "Un bon Indien est un Indien mort". Benjamin Franklin, parlant de l'effet destructeur de l'alcool sur les Indiens, écrivait : Si c'est le dessein de la Providence d'extirper ces sauvages pour laisser la place à ceux qui cultivent la terre, il ne semble pas improbable que le rhum soit le moyen désigné".

 

Ce dont nous avons parlé précédemment se cristallise dans le mythe de l'Ouest et de la Frontière. La mission qui incombe aux Américains consiste à faire progresser la civilisation sur les espaces vierges, incultes et sauvages. Le mythe de l'Ouest rejoint celui de la wilderness, (de l'anglais wild, sauvage, non civilisé, pour lequel le français n'a pas d'équivalent). Mythe élaboré à partir de ce qu'ils ont vécu et des traces des vieux mythes européens et proche-orientaux. Lieu qui, à travers les âges, a été symbolisé aussi bien par le désert que par la forêt, lieu du couchant, de l'obscurité, de la mort, de la descente aux Enfers, du chaos. Lieu métaphorique des profondeurs ténébreuses et dangereuses de l'inconscient. Lieu de violence, peuplé de dangers et de créatures effrayantes, inculte et maudit que les élus ont pour tâche sacrée de transformer en jardin, où la nature sera ordonnée harmonieusement par la main de l'homme. Le vieux fonds inconscient se marie avec la mentalité agraire du colon, avide de terres et de richesses, et le dualisme occidental et puritain.

 

Dans cette perspective manichéenne, l'Indien apparaît comme un être primitif, sauvage, en proie aux forces incontrôlées et redoutables de l'instinct, une créature liée à Satan. On le pare d'une animalité, d'une férocité, d'une violence, qui n'a rien à voir avec la réalité. Projection des propres forces inconscientes que le puritanisme anglo-saxon interdit à ses adeptes de reconnaître en eux-mêmes.

 

Cependant toute vision ou attitude manichéenne, ne pouvant intégrer la complémentarité, ne peut être que contradictoire. C'est pourquoi, de même qu'il incarne la bestialité repoussante, l'Indien, parallèlement, évoque pour les Blancs la pureté première, l'innocence d'avant la faute, le paradis terrestre que Christophe Colomb avait cru découvrir dans les Caraïbes. C'est d'abord en Europe que cette autre face d'un même fantasme prendra toute son ampleur, à travers, l'élaboration du mythe du bon sauvage, cher à Jean-Jacques Rousseau. En Amérique, il gagnera du terrain, au fur et à mesure que, sous l'effet de l'industrialisation, se développe dans la société américaine la nostalgie de l'âge d'or où l'homme n'avait pas encore perdu le contact avec la Nature. C'est ce même aspect du mythe qui se déploie de plus belle de nos jours où l'Indien est si fort à la mode, servi par la culpabilité de l'Occidental à l'égard de son passé impérialiste, le malaise d'une société coupée de ses racines, et le sentiment des torts peut-être irréparables qu'il cause à la planète. Il y a pourtant gros à parier que les admirateurs et défenseurs inconditionnels de l'Indien de leurs rêves, qui en cultivent une image édulcorée et aseptisée, fuiraient, horrifiés, à toutes jambes, si l'occasion leur était donnée de se retrouver parmi les Indiens tels qu'ils existaient avant la conquête. Comme l'auraient fait, au XVIIe siècle,s'il leur avait fallu fréquenter de véritables bergers, les gentes dames et gentilshommes qui se pâmaient devant les héros bucoliques et raffinés des romans pastoraux d'Urfé ou de Madame de Scudéry, alors à la mode.

 

Tant il est vrai que l'Occidental ne peut se départir d'une vision mythique de l'Indien, dans lequel il se regarde bien plutôt qu'il ne le voit. Tant il lui est difficile de ne pas tomber dans le piège de la "diabolisation" ou de "l'angélisation" !

 

Marie-Françoise Touret

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.