retour       imprimer  
   
De Zoroastre aux Albigeois
Jean-Marc BACHÉ
Présenter la doctrine cathare est une tâche périlleuse car on risque de tomber, à tout moment, dans une interprétation anachronique ou réductrice. Aucune vision intellectuelle ne permettra jamais de comprendre ce qui amena tant de parfaits à mourir avec joie sur les bûchers de Montségur ou d'autres lieux. Ce n'est pas non plus l'incompréhension haineuse du clergé catholique d'alors qui nous permettra de mieux cerner, par ses témoignages, l'esprit du catharisme.

Le fait que nous débattions aujourd'hui encore de la nature du catharisme, secte chrétienne pour les uns, religion anti-chrétienne pour les autres, témoigne de nos incertitudes. Pourtant cet idéal s'appuyait sur un corpus de textes doctrinaux dont il nous reste quelques fragments écrits et historiques. Cela nous permet d'aborder ici quelques éléments fondamentaux de la doctrine sur le sens de la vie, la question de Dieu ou encore la nature du bien et du mal. Nous verrons, alors, en quoi le catharisme diffère d'une secte chrétienne classique.

 

Les origines orientales

 

La doctrine cathare prend ses racines dans un courant de pensée religieuse venue du Moyen-Orient. Déjà en Iran vers 600 av. J.-C., apparaît dans la doctrine de Zoroastre la notion de dualité qui sera au cœur de la doctrine cathare : il y a dans le monde un conflit permanent entre deux principes antagonistes, le Bien et le Mal, dont la puissance dépend des pensées et des comportements des hommes. La réforme de cette religion, conduite par Manès au début du IIIe siècle ap. J.-C., fournira des éléments doctrinaux qui constitueront les fondements de la vision cathare du monde, enrichis de propositions inspirées des conceptions gnostiques des premiers siècles. Ce rapprochement avec les mouvements gnostiques et manichéens était déjà clair pour les défenseurs du dogme catholique au Moyen Age : ils s'appuyaient sur les Pères de l'Eglise, tel saint Augustin, qui avaient rédigé des textes contre les manichéens et les gnostiques. Les persécutions successives chassèrent ces mouvements spirituels d'Orient d'où ils gagnèrent progressivement l'Occident ; appelés Bogomiles en Bosnie au cours du haut Moyen Age, ils seront les Patarins de Lombardie et les Cathares - ou Albigeois - dont nous parlons aujourd'hui.

 

Ce courant d'idées pré-chrétien devint progressivement un mouvement gnostique de culture chrétienne qui élabora une doctrine dont certains points recueillaient le consensus, mais où d'autres faisaient l'objet de débats au sein même du catharisme. Ainsi les Cathares étaient-ils des dualistes "absolus" ou "mitigés" selon qu'ils croyaient ou non à l'intervention de Dieu dans la Création.

 

Cependant toute analyse de la doctrine qui se voudrait trop précise reste vouée à l'échec, eu égard à l'indigence des sources historiques : la plupart des documents furent brûlés par l'Inquisition. Nous savons seulement que les Cathares rejetaient l'Ancien Testament mais qu'ils s'appuyaient, par contre, sur une lecture, qui leur était propre, du Nouveau Testament et en particulier sur l'évangile de Jean. Ils avaient, en outre, des ouvrages de référence qui leur étaient propres comme l'Interrogatio Johannis ou encore le Livre des deux principes, de Jean de Lugio, qui définissaient leur positionnement théologique.

 

La documentation tirée des minutes des procès de l'Inquisition, si elle est abondante, reste difficile à manier car elle ne reflète pas nécessairement des vérités bien comprises ou correctement interprétées, tant par les "hérétiques" eux-mêmes que par les clercs chargés des interrogatoires.

 

Dieu et Lucifer : la double Création

 

Les Cathares professaient qu'il y avait dans le monde une racine ou cause profonde du Mal, indépendante et incompatible avec le Bien. Voir en Lucifer l'incarnation du principe du Mal et en Dieu celui du Bien serait tentant pour l'esprit ; cependant les écrits cathares ne sont pas aussi nets. Dieu est effectivement la source et l'essence éternelle du Bien, hors du temps et de l'espace. De lui émane le cortège des êtres supérieurs appartenant à l'invisible et à l'incréé, dont le Saint-Esprit et Jésus-Christ sont les messagers, les intermédiaires avec la Création. Celle-ci est animée par le principe du Mal dont la nature n'est pas clairement définie. Lucifer, le diable, est quant à lui une émanation de Dieu, asservie par le principe du Mal, et qui lui obéit désormais.

 

La conception catholique d'un Dieu démiurge intervenant de façon active dans la Création est fort éloignée de la vision cathare qui exclut, par principe, toute représentation de Dieu en tant que souverain du monde, juge des hommes. La distinction est aussi importante qu'entre Chronos et Zeus dans la mythologie grecque. Nous voyons là que, plus qu'une différence de valeurs, c'est un divorce sur la vision du monde qui sépare les deux camps.

 

Pour ce qui concerne la conception d'une double Création, un autre obstacle survient : l'imaginaire moderne a réduit la notion de création à ce que l'on perçoit par les sens, ce que même les Catholiques médiévaux ne défendaient pas. Toute la dimension invisible n'a donc pas posé problème aux inquisiteurs, mais seulement le fait qu'elle dépende d'un principe différent, opposé à Dieu.

 

Pour les Cathares, l'exposé de la nature de la Création repose sur la traduction du prologue de l'évangile de Jean : Quod factum est... et sine ipso factum est nihil. Au lieu de traduire cela par :"Tout a été fait par lui etsans lui rien n'a été fait", les Cathares traduisent : Tout a été fait par lui et c'est sans lui qu'a été fait le néant." Ils introduisent, par là, l'idée d'une double Création, celle de "l'Etre", du vrai, de l'invisible, et celle du "néant", de l'illusoire et du visible. La non-participation de Dieu au visible a choqué les défenseurs des dogmes catholiques. Mais il y a une nuance entre non-responsabilité à l'égard de la Création et non-présence. Car "l'Etre" est une émanation de Dieu, présente mais invisible dans sa prison de matière faite de "néant", et qui peut finir par se manifester. La coexistence de cet "Etre" divin et de ce "néant" mouvant est donc vécue comme une opposition. Le second, assujetti au temps, à la matière, donne une double nature à l'homme, divin par son esprit, mauvais par son néant corporel.

 

Il convient cependant de noter que pour les dualistes mitigés, Dieu, sans être démiurge, intervenait dans la fabrication de la matière primordiale, organisée ensuite par le Diable. A cette vision ontogénique (1) du problème du Bien et du Mal, l'Eglise catholique de l'époque oppose une vision éthique et historique : l'homme, marqué par le péché originel d'Adam et d'Eve, a la possibilité de choisir entre le Bien et le Mal. Le Mal n'étant qu'une déviation du comportement normal qui est celui du Bien.

 

Cette logique du libre arbitre de l'homme, du Mal ou du Bien, montre encore le fossé de mentalité entre deux lectures de la Bible. Pour les Cathares, le Bien et le Mal, opposés par nature, sont complémentaires dans la construction de l'individu. D'où l'attitude, apparemment paradoxale, qui consiste à accepter le suicide avec joie et à respecter, dans le même temps, toute forme de vie. Les conséquences de cette vision s'expriment dans les modalités d'accès au divin : au lieu d'encourager le libre arbitre à rester dans le chemin naturel du divin, le Cathare choisira de travailler sur sa nature pour la maîtriser, l'affaiblir, afin qu'elle exprime l'Etre, le divin, la charité qui sont en elle.

 

La délivrance de l'âme et sa réincarnation

 

L'homme n'est pas l'image de Dieu, mais il est constitué de l'une de ses émanations les plus éloignées, l'âme, enfermée dans un vêtement charnel ou "tunique de peau", sous l'emprise de la force et de la séduction du malin. Le monde de la Création est ici celui du sensible et non pas la totalité de l'Univers. Un esprit, planant au dessus de cette âme emprisonnée, attendrait l'union en Dieu et donc la délivrance de l'âme. Celle-ci pourtant, à peine sortie de sa geôle de chair, souffre : "le feu de Satan" la consume toute et elle ne trouvera le repos que dans une autre prison où elle pourra de nouveau s'endormir, car le feu ne peut lui nuire.

 

La réincarnation est donc une voie liée au principe du Mal. Pour y remédier, Dieu envoie dans le monde son émanation-messager, le Christ, non pour racheter ni prendre sur lui les déviations du libre arbitre, mais pour réveiller les âmes endormies dans la chair. Ne participant pas de l'incarnation, il ne possède pas de corps. Sa présence est non-humaine. Il vient transmettre "le baptême par l'esprit", par l'imposition des mains qui est la voie du salut. Quant à la fin du monde, les Cathares en avaient, à l'inverse des Catholiques, une vision optimiste. Certes Dieu ne peut pas lutter dans le monde contre le Mal, car, selon la formule, "Dieu n'a pas de Mal à opposer au Mal". Mais par les sacrifices de ses messagers-émanations, et en laissant son éternité venir à bout des assauts limités, éphémères et contradictoires du Mal, il vaincra un jour et toutes les âmes pourront alors s'unir à Lui.

 

Dogme ou enseignement ?

 

Alors que le christianisme engendre une morale qui tente de canaliser le libre arbitre par des interdits, le catharisme, pour sa part, associe à sa doctrine un enseignement pratique moral qui va aider l'adepte dans sa libération. L'oraison dominicale consistera à rappeler cet éveil. Elle luttera constamment contre l'endormissement de l'âme sous l'emprise de la matière. D'où une morale extrêmement exigeante pour les parfaits cathares, qui constitue une indéniable voie initiatique. De véritables techniques d'extase, proches de celles du yoga, étaient connues des parfaits initiés, qui leur permettaient de séparer l'âme du corps.

 

Bien sûr, le niveau d'exigence que requéraient de telles pratiques excluait le plus grand nombre et, de fait, sur l'ensemble de la population du Languedoc, seules quelques centaines de cathares s'y adonnaient. Pour les autres, la vie était une préparation progressive et longue à un état supérieur avec, comme guides et comme cadres, les parfaits. Ceci permet de mieux comprendre pourquoi de nombreuses fables théologiques, ou exempla, circulaient dans la population. Elles avaient pour but, à travers un langage symbolique, de faire passer la doctrine aux illettrés. Nous avons donc là tous les niveaux d'une véritable pédagogie d'accès au sacré.

 

Alors que le dogme catholique tend à l'intellectualisme, l'enseignement cathare reste toujours concret et modulable. Le parfait vivait ainsi, après un renoncement à l'illusion terrestre, pour la charité de Dieu et l'amour des Hommes. Cela ne pouvait être un comportement feint, car aucune faute n'était permise dans la mesure où, l'âme étant libre, le péché devenait naturellement impossible. Cette liberté ontogénique est la clef de la doctrine.

 

En guise de conclusion, nous pouvons dire que la doctrine cathare diffère du catholicisme davantage par sa vision du monde que par ses valeurs qui sont bien chrétiennes. Mais les conséquences pratiques sont énormes : au lieu d'une morale massifiante et contraignante, elle débouche sur une pédagogie initiatique, adaptée au niveau d'éveil de chaque individu. Cependant, voir la doctrine avec les yeux d'un théologien catholique entraîne l'impossibilité d'en saisir le sens. Une autre logique substitue, à l'homme bon et mauvais, un homme bon ou mauvais. En conséquence, on transforme une dualité ontogénique qui oppose en un dualisme intellectuel et rationnel qui sépare et tend à priver l'homme de sa dimension invisible. Nous nous découvrons finalement plus dualistes que les Cathares ! Et, en plus, nous sommes réductionnistes car nous oublions cette partie invisible. Si le catharisme constitue l'incarnation historique d'une doctrine qui ne lui appartient pas en propre, avec un langage adapté à une époque et à un lieu, nous pouvons espérer que cette association de la doctrine et du vécu refleurisse un jour aussi brillamment.

 

Jean-Marc BACHÉ

 

(1) Ontogénique (ou ontogénétique) : par nature, d'origine.

 

Bibliographie :

 

Georges Livraga, Cours de symbolisme.

René Nelli, Les Cathares, Marabout Université, 1972

Anne Brenon, Le vrai visage du catharisme, Ed Loubatières, 1991

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.