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Gilles de Rais : vers la réhabilitation d'un proscrit de l'histoire ?
Michel KURZ
La fin d'un âge, le passage d'une ère à une autre ne peuvent survenir sans bouleversements profonds dans tous les domaines. La fin de la Modernité et ce qu'il est convenu d'appeler, faute de mieux, la post-Modernité s'accompagnent de l'ébranlement de bien des certitudes. L'Histoire n'est pas épargnée par ces secousses et nombre d'évènements historiques jusqu'alors avérés ne résistent pas à l'épreuve d'un nouvel examen critique.

 L'histoire "officielle" est aujourd'hui fréquemment dénoncée, voire confondue, par des recherches nouvelles, le plus souvent empreintes d'une grande rigueur, et qui conduisent à des conclusions diamètralement opposées à celles communément admises jusqu'alors. Les thèses consacrées à la réhabilitation de divers personnages, parmi les plus illustres, condamnés et souvent suppliciés, à diverses époques, parviennent de plus en plus fréquemment à rallier l'opinion, à défaut de modifier à court terme le contenu des manuels scolaires.

 

Le récent ouvrage publié par Jean-Pierre Bayard, intitulé Plaidoyer pour Gilles de Rais (1), illustre brillamment cette aspiration profonde au rétablissement de la vérité et de la justice historiques envers des hommes victimes de conspirations politiques et religieuses que les historiens officiels n'ont pas cru bon de dénoncer pendant des siècles.

 

Rappelons brièvement ce que l'histoire a retenu de Gilles de Rais : né à Champtocé en 1404, vassal du Duc de Bretagne, il se met au service du Roi de France Charles VII dès 1427 ; compagnon d'armes de Jeanne d'Arc, il est fait Maréchal de France en 1429. Après la mort de Jeanne en 1431, il poursuit la lutte contre les Anglais jusqu'en 1435 puis se retire sur ses terres où il mène une vie fastueuse. Pour satisfaire son goût du lucre et ses énormes besoins d'argent, il n'hésite pas à recourir à l'alchimie et à la magie noire ; un procès retentissant, suivi de son exécution le 26 octobre 1440 à Nantes, établira que des centaines d'enfants ont succombé à sa folie meurtrière après avoir subi les affres de ses perversions sexuelles. C'est en substance la version officielle de la vie de cet étrange personnage.

 

Etrange surtout par l'incroyable opposition entre les deux moitiés de son existence. Certains auteurs ont avancé l'hypothèse que le très pieux Maréchal de France aurait voué son âme au diable par dépit ou désespoir après la mort de Jeanne : "Puisque Jeanne, la sainte, a été condamnée, suppliciée, il ne faut plus croire en la religion, en Dieu, et ainsi il s'en remet au Diable". En fait, seuls les termes du procès permettent d'étayer une telle hypothèse, car plusieurs années après la mort de Jeanne, en 1435, on le trouve encore au combat contre les Anglais et, la même année, il fonde une collégiale à laquelle il consacre des sommes considérables; n'est-il pas, depuis août 1434, chanoine de Saint-Hilaire le Grand de Poitiers ?

 

Non, cela est trop simple : de fait, la quasi-totalité des historiens ou écrivains qui se sont intéressés au personnage de Gilles de Rais sont partis du principe de sa culpabilité et ont tout naturellement utilisé des éléments contenus dans son procès comme faits historiques pour appuyer leur thèse.

 

Dans son ouvrage, Jean-Pierre Bayard examine tour à tour et avec grande précision la situation socio-politique dans laquelle s'inscrit l'histoire personnelle de Gilles de Rais ainsi que le déroulement du procès mené - il n'est pas inutile de rappeler - par la Sainte Inquisition.

 

Si Gilles de Rais est effectivement innocent des crimes qui l'ont conduit au bûcher, toute la question est de savoir pourquoi il en a été accusé et comment un aussi puissant baron, si proche du roi de France, n'a pu échapper à la terrible machination. Précisement, c'est sans doute dans sa double appartenance à la Maison de France, par conviction, et à la Maison de Bretagne, par sa naissance, qu'il faut chercher la raison ultime de sa perdition. Le Duc de Bretagne d'alors, Jean V, même s'il ne s'implique pas directement dans le conflit franco-anglais, ne dissimule pas son penchant pour la cause britannique. Par ailleurs, il convoite les innombrables propriétés et châteaux que son vassal vend sans difficulté pour renflouer sa trésorerie.

 

Contrairement à ce qui est généralement admis, les besoins financiers du Baron de Rais trouvent surtout leur justification dans sa grande générosité et le mécénat important qu'il pratique envers des troupes de comédiens et de musiciens. N'a-t-il pas entièrement financé le somptueux Mystère du siège d'Orléans ? Quant à son intérêt indéniable pour l'alchimie, quoi de plus normal pour un esprit cultivé de cette époque que de pratiquer l'art royal, réapparu dès l'avènement de l'art "gothique", comme en témoignent les bas et hauts-reliefs de toutes nos cathédrales. Avant toute voie de transmutation de l'adepte lui-même, cette recherche proche de l'ascèse n'a évidemment rien à voir avec la magie noire ; mais l'amalgame est facile et utile aux inquisiteurs pour justifier leurs accusations.

 

De fait, si certaines des raisons qui ont conduit le Duc de Bretagne à perdre son vassal et le roi Charles VII à ne pas intervenir nous resteront à jamais inconnues, le mécanisme de la machination, minutieusement étudié par Jean-Pierre Bayard, atteste suffisamment de la plus que vraisemblable innocence de Gilles de Rais.

 

Lorsqu'il est arrêté en sa forteresse de Machecoul, le 15 septembre 1440, par les hommes du Duc de Bretagne, il se rend sans résistance alors qu'il avait grandement les moyens de se défendre. Le seul chef d'accusation qui lui est alors signifié est d'être entré armé dans une église et d'avoir, pendant l'office, molesté et arrêté un homme lige du Duc. Ce sont là mœurs fréquentes à l'époque, que de règler les différents commerciaux de façon expéditive. Cette accusation étant fondée et Gilles ayant probablement reçu du Duc, au cours d'une récente entrevue, des assurances quant à l'issue de l'affaire, le baron, impétueux mais loyal, accepte de comparaître dans le but d'obtenir pardon pour sa faute et réparation dans sa transaction.

 

Le piège infernal se referme inexorablement sur le Seigneur de Rais : "Arrêté le 15 septembre, il est présenté à ses juges le 19 septembre, mais ce ne sera que le 8 octobre qu'il connaîtra les vraies raisons de son arrestation". Quelles sont-elles ? Meurtres d'enfants, magie noire, commerce avec le diable : Rien que cela ! D'abord révolté par des accusations aussi effroyables et aussi éloignées du motif initial de son arrestation, Gilles nie avec véhémence et récuse ses juges, mais il est trop tard, l'étau s'est refermé.

 

L'étonnance similitude, presque mot pour mot, entre les dépositions des témoins à charge, montre à l'évidence l'efficacité éprouvée des tribunaux de l'Inquisition en matière d'extorsion d'aveux ou de faux témoignages. Gilles lui-même finira par tout avouer et même plus encore. Le piège aura fonctionné jusqu'au bout : c'est en échange de ses aveux que Gilles obtiendra de n'être pas excommunié, de rester au sein de la communauté chrétienne et, ainsi, d'être inhumé en terre consacrée. Il sait que, de toute façon, il est perdu, mais il préfère, en fervent chrétien qu'il est, rester au sein de l'Eglise qui le condamne, plutôt qu'encourir la damnation éternelle liée à l'excommunication..

 

Cette présentation succinte de l'ouvrage remarquable de Jean-Pierre Bayard, nécessairement réductrice, prétend surtout susciter une lecture plus critique de l'histoire telle qu'elle a parfois été écrite au détriment de la vérité, que même la toute puisssante "raison d'état" ne peut prétendre surpasser puisque "rien n'est supérieur à la vérité"

 

Michel KURZ

 

(1) Jean-Pierre Bayard, Plaidoyer pour Gilles de Rais, Editions du Soleil natal, 1992

 

 

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.