| Acropolis : Avez-vous eu l’impression de réaliser dans votre propre vie le parcours du labyrinthe ?
Jean-Pierre Bayard : Oui, naturellement ma vie comme celle des autres est un véritable labyrinthe avec des marches obscures, des détours, des incertitudes et des joies. Exerçant toute ma vie deux professions, celle d’ingénieur et celle d’écrivain, passant du concret journalier à la recherche spirituelle, je me suis encore perdu davantage dans les méandres de la vie profane qui nous cerne. Mais, c’est aussi conserver l’espoir d’aboutir au centre secret de nos préoccupations, à la chambre secrète.
A : Que nous enseigne le mythe de Thésée et le Minotaure sur la quête de notre propre identité ?
JPB : Thésée est un héros athénien qui doit se confronter à un animal fabuleux, dangereusement cornu, le Minotaure. Un combat singulier et ténébreux se consomme à l’intérieur de la terre : l’intelligence intrépide et lucide de l’homme domine les instincts des monstres. Ariane, la porteuse de lumière a remis à l’audacieux une épée à double tranchant et un fil conducteur permettant de sortir du gouffre infernal conçu par Dédale. Thésée à la sortie de l’obscur labyrinthe, exprime sa joie en dansant, entraînant ses amis dans la farandole des grues.
Grâce au fil d’Ariane, aide extérieure, nous pouvons atteindre cette ultime halte qu’est la chambre centrale, un lieu sacré souvent défendu par une triple enceinte. Il faut se baigner dans sa lumière spirituelle pour pouvoir endosser une nouvelle personnalité ; il faut se plonger dans une expérience qui «déracine l’homme de ses conventions temporelles et spatiales ordinaires». Cependant, pour être pleinement initié, posséder une autre structure, il est nécessaire de transmettre ce que l’on vient d’assimiler. Il faut communiquer à bon escient, aller dans le monde extérieur, ce théâtre profane empli de ténèbres par rapport à la luminosité de la salle enfouie que l’on a enfin découverte. En pénétrant les forces de cet enclos secret, en y acquérant la connaissance, on rayonne de l’éclatante lumière intérieure.
Le but suprême ne s’atteint que par un effort constant. En ce lieu souterrain, ce héros, simple ouvrier du destin, s’unit au principe divin afin de revenir vers la manifestation terrestre. Il faut connaître la pureté originelle, la réintégration dans la vraie nature pour refaire seul, en sens inverse le chemin parcouru.
Voyager dans le labyrinthe souterrain prouve notre connaissance des forces telluriques et cosmiques. Le dédale symbolise la trajectoire de la vie qui est rythme ; il matérialise les rites de passage qui conduisent de l’éphémère à l’éternel, du profane au sacré. Son couloir initiatique donne accès à un centre qui convie à notre réintégration en faisant briller en nous la lumière de l’espoir et de l’amour.
A : Peut-on voir dans la tauromachie une survivance de l’ancien mythe du labyrinthe ?
JPB : Ces pratiques, qui remontent à des cultes ancestraux, ont leurs fervents adeptes et détracteurs, mais au point de vue symbolique, nous pouvons retrouver des traces de cet ancestral combat de la vérité.
Après des passes habiles, devenu maître incontesté, le torero immole le taureau à l’aide d’une épée, noble outil porteur de l’éclair et de la lumière. Dans les arènes, au centre de cet enclos qui est une défense rituelle par sa forme circulaire, les hommes combattent un taureau selon un cérémonial très précis. La mise à mort de l’animal est effective : celui qui parvient au centre de l’édifice et qui en sort vainqueur est un être consacré. La force brutale s’oppose à l’élégance de l’homme qui danse devant la bête massive aux instincts meurtriers. Une bête chargée de nos passions qui finalement doit succomber.
C’est aussi retrouver l’ancien baptême par le sang, le sang régénérateur et purificateur, le toréador sacrificateur, en habit de lumière, remplaçant l’ancien prêtre.
A : Vers où conduisent les labyrinthes des cathédrales que l’on retrouve dans les nefs, par exemple celui de Chartres ou d’Amiens ?
JPB : Ces entrelacs tracés sur le sol des cathédrales sont des sortes de toiles d’araignée, aux lignes concentriques où l’on discerne dans les trames de leur tissage les quatre branches de la croix.
Si l’on suit ce tracé jusqu’à son point central, on est étonné de la longueur parcourue. Au Moyen Age, pour le pèlerin empêché de se rendre en Terre Sainte, ce périple, qui devait se faire à genoux, pouvait être comparé à un voyage réel jusqu'à l’emplacement de la Croix. On le désignait sous le nom de «chemin de Jérusalem» ou la «lieue de Jérusalem». Au centre, l’homme trouve la quiétude après avoir franchi les difficultés tumultueuses de l’existence. Jésus, après son supplice effroyable, revient sur terre. Cette réincarnation terrestre, après un bref séjour dans les entrailles de la terre, est nécessaire pour détecter son équilibre spirituel. Pour mériter le ciel, il faut subir victorieusement le passage de l’enfer et savoir traverser son feu éternel sans en être atteint. Par sa persévérance et sa foi, l’homme parvient au centre suprême sans avoir à s’égarer.
Les alchimistes considèrent que le labyrinthe est le symbole de la matière en putréfaction, après de longs détours durant lesquels on se purifie, on peut atteindre le centre, la chambre secrète pour y être régénéré.
A : Le labyrinthe ne s’est-il pas réduit avec le temps à sa dimension ludique, en devenant source de distraction au lieu d’être source de con-centration, chemin vers le centre ?
JPB : Les compagnons du Tour de France ne construisent plus de labyrinthes. Nous n’établissons plus de grandes églises et le périple de ces chevaliers de la pierre n’a plus l’importance de celui d’autrefois.
Le labyrinthe au long parcours sinueux a perdu sa vocation de permettre à l’homme de s’interroger intérieurement. Nous sommes trop pressés pour réfléchir profondément. Ce tracé capricieux n’existe plus que dans les champs de foire et dans les jardins d’agrément.
L’homme reste enchaîné, prisonnier des méandres qu’il se crée lui-même. Il est toujours dans les ténèbres, dans l’incompréhension des problèmes qu’il tisse et dont il ne sait pas tirer la leçon.
Il faut avoir le courage de clamer ses convictions, élargir notre vision, apprendre à ceux moins évolués à avoir une approche du sacré, une compréhension intérieure et non plus superficielle. Par notre comportement, notre volonté, rétablissons le sens du devoir, du profond humanisme en essayant de comprendre notre interlocuteur. |