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Erik Sablé : La vie et l’œuvre de René Schwaller de Lubicz
Acropolis
Connu pour ses travaux sur l’Égypte qui furent un apport considérable dans la connaissance du symbolisme de cette civilisation, René Schwaller de Lubicz (1887-1961) fut également un chercheur passionné du monde des causes et du processus de transfiguration de l’être humain.

Amoureux des montagnes des Pyrénées, Erik Sablé est un homme à l’horizon ouvert. Il vient de publier coup sur coup la biographie de Tsu Yun, le dernier maître bouddhiste chinois (1) et une enquête autour des maîtres de sagesse (2) dont Hélena Blavatsky révéla l’existence. Mais c’est sur sa biographie de René Schwaller de Lubicz (3) que nous avons rencontré Erik Sablé à Toulouse.

 

 

Acropolis : Pourquoi êtes-vous intéressé par René Schwaller de Lubicz ?

 

Erik Sablé : C’est une rencontre un peu magique. Quand j’étais jeune, je me posais beaucoup de questions sur le sens de la vie et, un jour, en entrant dans une librairie j’ai trouvé «La lumière du chemin» de Isha Schwaller de Lubicz, la femme de René, qui répondait à toutes mes interrogations. Ce fut le début d’une passion. Ce qui m’a décidé à écrire cette biographie, de nombreuses années plus tard, c’est tout d’abord le fait qu’il n’en existait aucune. Ensuite, et c’est important, beaucoup de calomnies ont été répandues sur lui et prises au sérieux par des chercheurs éminents. Il était donc nécessaire d’y répondre de manière documentée pour le réhabiliter et j’ai consulté des archives privées et publiques pour mettre à jour la vérité de façon incontestable. Enfin j’ai voulu rédiger une introduction à l’œuvre parfois complexe de René Schwaller, en donnant des clés pour comprendre son œuvre. Ces clés gravitent autour de trois thèmes essentiels : l’intelligence du cœur, la loi de genèse et le symbolisme.

 

A : Tout d’abord, le nom même de René Schwaller est intriguant, puisqu’il adopte le suffixe de Lubicz et un nom mystique Aor.

 

E. S. : A l’origine, René Schwaller est le fils d’un pharmacien chimiste alsacien. Il est français du côté de sa mère. Au cours de sa vie il a noué une amitié très forte avec le poète Milosz qui a milité pour l’indépendance de la Lituanie, son pays natal. Schwaller l’a soutenu et après la guerre, pour lui rendre hommage, Milosz lui a transmis le nom de sa famille Lubicz. Il l’a fait rituellement, dans l’esprit chevaleresque qui les animait mutuellement, c’est-à-dire qu’il voulait instituer une noblesse des actes et des œuvres, une noblesse du mérite ou de l’âme pourrait-on dire, à la place de la noblesse héréditaire qui était pour eux dénuée de sens. Par ailleurs René Schwaller signait ses textes inspirés du nom de Aor. Une révélation lui avait donné ce nom mystique. Aor est un nom qui est lié au feu et représente l’aspect spirituel de lui-même.

 

A : René Schwaller de Lubicz est à la fois un scientifique, il est mathématicien et chimiste par exemple, et en même temps il rejette la science. Comment expliquez-vous cette apparente contradiction ?

 

E. S. : Schwaller met en parallèle la révolution artistique de son époque et les découvertes scientifiques, comme les quanta, la relativité. Il considère que le côté positif de la science contemporaine est cette dimension révolutionnaire qui peut amener une fracture de la conscience et susciter un appel vers quelque chose de supérieur. Pour René Schwaller, contrairement à la science du XIXe, la science contemporaine arrive au bout de la pensée discursive et c’est ce saut dans l’inconnu qui l’intéresse. Mais d’un autre côté il voit les limites de la mentalité rationaliste et considère que la science matérialiste est une source d’illusion et d’égarement. C’est pourquoi il pose les bases d’une autre science qui ne se fonde plus sur l’expérimentation pour en tirer des théories, mais qui part, au contraire, de la connaissance de la loi d’harmonie. Cette loi d’harmonie est ce qu’il appelle la loi de genèse.

 

A : Comment Schwaller concilie-t-il son intérêt passionné pour l’Égypte et le christianisme ?

 

E. S. : Il est clair que pour René Schwaller l’expression de l’ésotérisme occidental est la continuation du grand œuvre qui s’est joué dans l’Egypte ancienne. La sagesse égyptienne donne les vraies clés de la genèse des formes de la nature. De plus il a divisé l’Égypte en neuf périodes qui sont pour lui les neuf phases de la gestation de l’Horus-Christ. Il voit donc dans le christianisme un résumé de la sagesse égyptienne, particulièrement l’évangile de Saint Jean. Mais il prétend que cette gnose chrétienne a été détournée par l’Eglise catholique qui a détruit le véritable Christ dont l’esprit s’est perpétué à travers les tenants du symbolisme de la rose et de la croix. Sa femme, Isha, a continué son œuvre en développant l’idée d’un christianisme ésotérique.

 

: René Schwaller parle beaucoup de l’intelligence du cœur. Méprise-t-il la raison ou considère-t-il, au contraire, que cette intelligence englobe et dépasse la raison ?

 

E.S. : L’intelligence du cœur est au-delà de la raison. Pour Schwaller, la véritable connaissance est issue de cette intelligence ; il considère le fonctionnement du mental comme second, au même titre que la lune est seconde par rapport au soleil. Elle n’est qu’un reflet de sa lumière. De même, la pensée mentale ne devrait être qu’un reflet de l’intuition. Cette intelligence n’est pas à confondre avec le samadhi des grands mystiques. C’est un état intermédiaire qui permet de se confondre avec les êtres et les choses et donc de les connaître dans leur réalité.

 

A : René Schwaller utilise l’expression anthropocosme ; est-ce à rapprocher de la conception qui fait de l’homme un petit univers, un microcosme ?

 

E.S. : L’anthropocosme signifie que la nature est le reflet de l’homme. L’homme synthétise toutes les formes, toutes les espèces minérales, végétales, animales en lui-même. Il est l’Adam Kadmon de la Kabbale. C’est donc une notion équivalente à celle du microcosme. Sa grande idée est que l’homme n’est pas seulement à la fin mais aussi à l’origine de l’évolution. Il montre ainsi comment chaque règne de la nature est l’expression d’un organe de cet homme cosmique. Pour lui, l’homme ne naît pas par hasard. Sa notion de l’évolution est totalement opposée à celle de Darwin.

 

A : René Schwaller avait fréquenté la théosophie. Que lui est-il resté de son passage et pourquoi l’a-t-il quitté ?

 

E.S. : Il possédait la Doctrine Secrète (5), l’ouvrage majeur de la fondatrice de la société théosophique, Hélena Blavatsky, en trois langues. Il parle avec beaucoup de reconnaissance de la société théosophique, mais il la quitta car il lui semblait qu’il avait à parcourir un autre chemin. Il se sentait surtout en affinité avec la tradition occidentale. Ses racines étaient égyptiennes.

 

A : Quelle est l’actualité de Schwaller de Lubicz ?

 

E.S. : Il est tout à fait actuel car il allie une certaine rigueur de la pensée avec une ouverture sur l’intuition. Il équilibre l’intelligence du cœur avec la raison, le sérieux et la révélation. Et il a su s’ouvrir à la Nature qui est le grand livre universel.

 

 

(1)    Tsu Yun, le moine aux semelles de vent, vie et parole du dernier maître bouddhiste chinois, éditions Dervy

(2)    La révélation des maîtres de la sagesse, leurs enseignements sur Dieu, la vie post-mortem, le chemin spirituel, Shamballa, édition Mercure Dauphinois. Ce livre sera présenté dans un prochain numéro.

(3)    La vie et l’œuvre de René Schwaller de Lubicz, éditions Dervy

(4)    Her Bak Pois Chiche, et Her Bak disciple par Isha Schwaller de Lubicz, éditions Flammarion, collection champs

(5)    La doctrine secrète, Hélena Blavatsky, 6 tomes, éditions Adyar,

© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.