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Comment surmonter les émotions destructrices ? Dialogue entre le bouddhisme et les sciences
Laura Winckler
Lorsque le Dalaï-lama rencontre des scientifiques, s’ouvre une nouvelle perspective d’enrichissement mutuel entre les neurosciences et les techniques méditatives riches d’une expérience ininterrompue de 2500 ans.

Animé par la compassion, le Dalaï-Lama propose le fruit de la réflexion et la pratique du bouddhisme, au-delà de toute connotation religieuse ou morale et de toute croyance, pour recouvrer une santé et un équilibre émotionnel et s’épanouir et se réaliser en tant qu’être humain.

Cette réalisation que l’on nomme bonheur était appelée eudaimonia dans l’ancienne philosophie grecque et sukkha dans le bouddhisme. C’est un état d’épanouissement, un bonheur indépendant des circonstances extérieures qui ne peut s’atteindre que lorsque l’on parvient à se relier à la source de son être intérieur, centre immobile de soi, racine de Bouddha ou du souverain Bien, selon les traditions.

Les émotions (du verbe émouvoir, en latin movere, mettre en mouvement) sont considérées en psychologie occidentale comme une réaction mécanique immédiate de l’organisme, précédant la réponse rationnelle pour s’adapter à l’environnement. On peut dénombrer quatre émotions de base qui sont la peur, la colère, la tristesse et la joie, desquelles dérivent bien d’autres. Elles ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi, mais peuvent le devenir lorsqu’elles nous envahissent au point de déformer la réalité et de prendre le dessus sur l’intelligence, dont le rôle est d’apporter la réponse la plus juste à la situation vécue.

Les textes bouddhistes, dans leur analyse subtile dénombrent quatre-vingt-quatre mille émotions négatives, dont la racine se réduit aux cinq «poisons» de base : la haine, le désir, la confusion mentaux, l’orgueil et la jalousie. Ceux-ci naissent dans l’ego prisonnier de deux forces opposées : le désir devenu attachement excessif et l’aversion qui rejette ce qui gêne et cache l’aspect positif de la réalité. Ces facteurs détériorent le jugement, empêchent de voir la réalité et troublent la paix de l’esprit.

La transformation des émotions négatives peut se faire en cultivant quatre qualités : l’amour, l’équanimité (égalité d’humeur ou sérénité), la compassion et la joie. Celles-ci s’équilibrent chaque fois que l’une d’entre elles se pervertit par son excès. Ainsi, par exemple, l’amour /bonté peut devenir attachement, d’où le besoin de l’équanimité. Celle-ci peut devenir à son tour indifférence, d’où le besoin de la compassion envers ceux qui souffrent. À son tour, celle-ci peut conduire à la dépression. Il faut donc apprendre à se réjouir du bonheur d’autrui. Pour progresser, il faut toujours associer sagesse et pratique, compréhension juste et moyens d’action justes.

 

 

Se réconcilier avec soi-même

 

Tandis que les Occidentaux se contentent de parvenir à ce que l’on appelle la normalité, les Bouddhistes pensent qu’il y a un travail constant à réaliser pour parfaire sa nature et tendre vers la libération de l’égoïsme aveugle. Le point d’arrivée de l’un est le point de départ de l’autre. Les pratiques spirituelles d’Orient et d’Occident (1) constituent une méthode systématique de transformation intérieure, visant à rendre l’homme meilleur, moins égoïste, plus compatissant, plus altruiste, plus calme et plus serein afin que le mental agisse avec discernement.

Les dernières observations scientifiques confirment que l’on n’est pas condamné à rester figé dans certains comportements stéréotypés. On a découvert la «plasticité du cerveau». L’homme peut se transformer et le cerveau s’adapter. C’est l’esprit ou la conscience, dont l’existence n’est pas encore «prouvée» par la science, qui peut provoquer progressivement des modifications dans notre comportement et également dans notre cerveau.

Parmi les pratiques fondamentales, la première est celle de l’attention volontaire soutenue, qui se concentre à volonté sur un seul objet. Ensuite, il y a la compassion volontaire qui transforme l’attitude intérieure face à des situations provoquant colère ou irritabilité. Et pour finir, la présence ouverte, la prise de conscience des pensées, des émotions ou des sensations, sans réagir d’aucune façon, amenant un état de conscience pur, où l’esprit n’est plus affecté par les circonstances.

Quant aux émotions négatives qui affleurent dans une attitude d’autodéfense excessive, il faut les observer avec attention, les voir monter et ne pas s’identifier à elles. La réflexion doit prendre le dessus, juger la situation avec équanimité et apporter une réponse qui tienne compte de ses propres besoins mais aussi de ceux de l’autre, en se rappelant que l’on fait partie d’un tout plus large que sa simple personne et que l’on est en interrelation avec les autres et l’univers.

Les écoles de philosophie d’Orient, dont le bouddhisme est un exemple vivant, ont su perpétuer ces pratiques. Elles peuvent nous réinsuffler cette capacité d’introspection pour redécouvrir notre réalité intérieure profonde — au-delà de la surface de nos émotions et pulsions — celle des autres et de la nature, dans un esprit de réconciliation et non plus de confrontation.

Que ces dialogues entre bouddhistes et scientifiques (2) ouvrent la porte à de véritables relations confraternelles et à une capacité d’amélioration de chaque être humain et de nos sociétés.

 

1. Comme le montre Pierre Hadot dans son livre, «Exercices spirituels et philosophie antique», aux Editions Albin Michel, 2002, dans l’Antiquité gréco-romaine, de nombreuses écoles de philosophie pratiquaient des exercices spirituels pour vivre les enseignements reçus. Ainsi, la philosophie était avant tout un art de vivre et pas un intellectualisme détaché de l’expérience.

2. La huitième rencontre entre le Dalaï-Lama et des scientifiques aborde le thème des émotions et fait l’objet d’un ouvrage coordonné par Daniel Goleman, le grand spécialiste de l’intelligence émotionnelle, Surmonter les émotions destructrices, dialogues avec le Dalaï-Lama, éditions Robert Laffont, 2003.

 

 

 

Les rencontres effectuées entre le Dalaï-Lama et les scientifiques aux États-Unis et à Dharamsala (Dialogues du Mind and Life Institute) ont donné naissance à des programmes pilotes comprenant des projets éducatifs pour les enfants ou les adultes, l’étude de personnages exceptionnels pour vérifier les modifications de leur cerveau suite à leurs pratiques et de nombreuses investigations dont le livre de Daniel Goleman rend compte. Ce sont autant de graines d’espoir d’une réelle volonté de mise en commun des connaissances diverses, les unes partant de l’expérience spirituelle de la conscience, les autres, d’un certain nombre de mesures concrètes sur le cerveau, mais le tout envisagé pour aider à faire progresser la quête de la vérité et la réalisation de l’être humain.
© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.