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C.G. Jung et le yoga
Laura Winckler
À travers le yoga, tel un conducteur d’âmes, C.G. Jung veut amener l’homme occidental vers la découverte de son propre inconscient. Par une descente aux enfers symbolique, il pourra vaincre son orgueilleuse ignorance et apprendre à redevenir Un.

Sans être un spécialiste, Jung s’est interrogé sur l’apport des sagesses orientales, parmi lesquelles le yoga (1). Il a dit : «Je considère cette acquisition spirituelle de l’Orient comme une des plus grandes créations de l’esprit humain» (2). Mais il considère que la civilisation occidentale, encore jeune, devra dans le futur élaborer son propre yoga, fondé sur les bases spirituelles qui sont les siennes.

 

Depuis le XIXe siècle, la découverte et l’interpénétration des cultures du monde a recréé une situation analogue à celle du syncrétisme de l’hellénisme d’Alexandrie (3). Et ces croisements d’influences n’ont pas fini de donner tous leurs fruits. En 1928, Jung écrit : «Nous ignorons que, tandis que nous bouleversons son monde matériel par la supériorité de nos connaissances techniques, l’Orient, de son côté,  jette le trouble dans notre monde spirituel par la supériorité de ses connaissances psychiques. Nous n’avons pas encore pensé que, si nous le dominions de l’extérieur, l’Orient pouvait nous prendre par le dedans. […] L’Orient semble avoir quelque rapport avec la cause de notre transformation psychique actuelle. Mais cet Orient […] gît essentiellement au fond de nous-mêmes. Il est sans doute notre âme créatrice de nouvelles formes spirituelles, capables d’opposer des freins salutaires à la soif effrénée de butin de l’Aryen.» (4)

 

 

Le yoga et l’Occident

 

Dans son article sur «Le yoga et l’Occident» paru en 1936 (5), Jung observe la différence radicale d’approche entre l’Orient et l’Occident. Il souligne le danger de vouloir singer une sagesse millénaire, sans être encore prêt à la vivre véritablement dans toute sa richesse et sa complexité. Lorsque l’enseignement du yoga pénètre en Occident, il le fera par deux voies : soit comme objet de raison, en tant que sujet d’étude, soit comme voie de salut. L’Occidental est toujours troublé «par la contradiction entre la vérité religieuse et la vérité scientifique, le conflit entre la foi et la science.» (6) Le yoga répond à cette attente, dans la mesure où il relie une méthode «religieuse» et une pratique d’exercices spirituels avec une approche scientifique et une philosophie d’une profondeur inouïe. Il permet des expériences contrôlables et vérifiables qui satisfont l’approche scientifique des faits et en même temps, ouvre, «par sa profondeur et son âge vénérable ainsi que par sa doctrine et sa méthode qui englobent tous les domaines de la vie, des possibilités insoupçonnées.» (6)

 

Mais cette démarche de sagesse initiatique se confronte en Occident à une «absence de voie qui confine avec l’anarchie spirituelle.» (6).La voie du yoga est à la fois une discipline psychologique, une hygiène de vie et une réflexion philosophique. «Dans ces exercices, elle relie le corps à la totalité de l’esprit. […] La participation du corps s’allie à la participation de l’esprit et de cette union naît une totalité vivante. La pratique du yoga est inimaginable et serait inefficace sans les idées du yoga. Elle réalise une fusion du physique et du mental d’une rare perfection. […] Le yoga constitue l’expression adéquate et la méthode parfaitement adaptée pour fondre ensemble corps et esprit, afin qu’ils constituent une unité difficilement contestable et créent ainsi une disposition psychologique permettant des intuitions qui transcendent la conscience.» (6)

 

Quel est donc l’inconvénient pour que l’Occidental adopte ou imite cette voie de sagesse plurimillénaire?

 

 

L’homme naturel

 

«La division de l’esprit occidental anéantit dès le départ toute possibilité de réalisation adéquate des intentions du yoga. Il est soit une affaire strictement religieuse, soit une méthode d’entraînement comme la gymnastique respiratoire, etc. Mais de cette unité et de cette totalité qui caractérisent le yoga, on ne trouve plus nulle trace. L’Indien ne peut oublier ni le corps ni l’esprit, l’Européen oublie toujours l’un ou l’autre. Cette faculté lui a permis pour le moment de conquérir le monde, ce que n’a pas fait l’Indien. Non seulement l’Indien connaît sa nature, mais il sait aussi jusqu’à quel point il est lui-même cette nature. L’Européen, par contre, a une science de la nature et il sait étonnamment peu de choses sur sa propre nature, sur la nature qui est en lui. C’est, pour l’Indien, un bienfait de connaître une méthode qui l’aide à maîtriser la toute puissance de la nature au-dedans de lui et en dehors de lui. Pour l’Européen, c’est un poison qui lui sert à parachever l’asservissement de sa nature déjà mutilée et à en faire un robot docile à sa volonté. […] L’Européen s’est, par évolution historique, tellement éloigné de ses racines, que, finalement, son esprit s’est divisé en croyance et connaissance, en dissociant les éléments opposés. Il a besoin d’un retour à la nature, à sa nature. Son devoir est de redécouvrir l’homme naturel qui partout s’oppose à lui.» (6)

 

Ce dont il faut libérer l’Occidental, c’est de sa volonté de puissance, pour redécouvrir cet homme naturel. «Ce qui lui manque c’est la conscience de son infériorité, vis-à-vis de la nature autour de lui et en lui. Il devrait apprendre qu’il ne peut pas ce qu’il veut. S’il n’apprend pas cela, sa propre nature le détruira. […] Il n’est pas en mesure de se détacher et de s’affranchir de ses liens avec le sujet et l’objet dans la mesure où il ne peut s’affranchir de ce dont il n’a pas conscience et pour l’Européen, son sujet, est ce qu’en Occident on appelle l’inconscient.» (6)

 

Le travail symbolique de l’Occidental est d’accepter, comme le soleil couchant, de mourir (occidens), donc de descendre dans les profondeurs de son âme, d’affronter les dragons de ses propres ombres pour pouvoir renaître à l’aube (oriens), dans un nouvel état de conscience, celui de l’individu, l’être réunifié. «Nous ne voyons d’abord que la descente dans l’obscurité et la laideur ; mais celui qui ne supporte pas ce spectacle ne créera non plus jamais la lumineuse beauté. La lumière ne peut naître que de la nuit et nul soleil ne se tint jamais fixé au ciel parce que la craintive aspiration humaine se cramponnerait à lui.» (7)

 

Avant d’aspirer aux sagesses d’Orient, nous devons nous rapprocher de la source socratique, prendre conscience de notre ignorance, nous en purifier par la philosophie et seulement après, nous pourrons franchir les colonnes du temple de la sagesse pour comprendre le sens de la devise delphique : «Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux».

 

(1) du sanscrit : yuj, recherche de l’attelage, de l’union avec Dieu.

(2) p. 192, Psychologie et orientalisme, Albin Michel, 1984

(3) entre le IIIe siècle avant et après J.-C.

(4) p. 187 à 189, Problèmes de l’âme moderne, Buchet/Chastel, 1961

(5) in Psychologie et orientalisme

(6) p.187 à 191 Psychologie et Orientalisme, op. cité

(7) p.187, Problèmes de l’âme moderne, op. cité

 

Sur l’individuation, lire :

«Devenir soi-même aujourd’hui» - Laura Winckler, Revue Nouvelle Acropole, n° 151
© Droits réservés à Nouvelle Acropole. Article parut dans la revue Acropolis édité par Nouvelle Acropole.