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Ce qui s’avère indispensable pour nous, en tant que philosophes, c’est de définir en premier lieu ce qu’est l’Amour. C’est encore ici une préoccupation qui n’est pas nouvelle. L’homme s’est depuis toujours intéressé à tout ce qui touche à l’amour : sa signification son but, sa profondeur ; et surtout, sa relation avec le bonheur. C’est comme si l’homme, en rencontrant l’amour, trouvait en même temps la félicité. On dirait qu’il cherche la panacée, la source idéale dans laquelle tous les problèmes se dissolvent. Il n’y a donc rien d’étonnant, si l’on relie amour et bonheur, en les considérant comme associés, que de tout temps il ait existé une quête notoire, soit de l’un soit de l’autre. Les anciens philosophes affirment que l’homme cherche ce qu’il n’a pas, puisque s’il l’avait, il n’aurait pas à le chercher. Et que l’homme aime ce qui lui manque et l’apprécie justement parce qu’il lui fait défaut. Comme il se sent incomplet, il s’élance vers ce qui lui semble important pour se sentir humain à part entière. (1)
Un seul mot, de multiples sens
Nous allons maintenant cerner un peu mieux le problème. Si l’individu cherche ce qu’il n’a pas et qu’il aime ce qui lui manque, c’est que, pour son malheur, il ne dispose ni de bonheur ni d’amour. C’est le grand paradoxe de notre siècle : plus on parle de quelque chose, plus on signifie par là le manque de ce dont on parle. Aujourd’hui, des pages et des pages traitent de l’amour sous ses aspects les plus divers, mais si nous tournons un peu notre regard vers l’intérieur de nous-mêmes pour voir la quantité d’amour qui se trouve en nous, au sein de l’humanité, au cœur du monde dans lequel nous vivons, il nous faudra bien admettre que l’on en trouve bien peu. Beaucoup de mots mais peu de sentiment. Nous manquons d’amour et c’est la raison pour laquelle nous nous mettons tous à sa recherche. Nous sommes prêts à emprunter n’importe quel chemin pour y parvenir : celui que la mode trace droit devant nous ou celui que le discernement peut nous dicter, pourvu que nous rencontrions cet amour, ce bonheur que nous sommes convaincus de ne pas détenir.
Un regard sur l’histoire confirmera qu’on a attribué à l’amour différentes conceptions et qu’on l’a défini de diverses façons au fil des époques. Ces variations s’accordaient aux idées dominantes propres à chaque situation historique, à ce dont chacun avait besoin à un moment donné, au résultat de sa propre évolution. Mais on oscille toujours entre deux extrêmes : un amour spirituel, qu’on qualifie de platonique, et un amour physique, l’amour sexuel ; comme si le mot «amour» pouvait à lui seul rendre compte du nombre infini de relations existant entre ces deux pôles : le spirituel et cet autre, qui se rapporte à la matière.
Un seul mot est-il suffisant ? Ce mot unique permet-il d’exprimer réellement tout ce qu’un être humain peut ou veut vivre dans ce domaine ?
Nous manquons d’amour : voilà pourquoi nous en parlons tant !
C’est un des problèmes majeurs que posent les langues modernes, car elles se sont considérablement appauvries pour exprimer les choses intimes, alors qu’elles sont riches pour tout ce qui concerne le technique, le matériel et le scientifique. Elles ne parviennent plus à rendre le fond de la réalité humaine. Dans les langues anciennes, il y avait, pour exprimer les différentes sortes d’amour, autant de mots que de possibles déclinaisons de ce sentiment en l’homme. De nos jours, un mot et un seul sert à désigner mille choses à la fois. Peut-on définir l’amour d’une seule façon ? Existe-t-il tant de définitions différentes ? Ou doit-on prendre en compte des centaines d’aspects pour parler de l’amour ? Nous pensons que l’amour est si riche qu’il ne peut se résumer à une problématique de mots ou de définitions. Il possède d’infinies variations qu’une seule vie ne suffirait sans doute pas à cerner. Néanmoins on peut analyser certaines idées - pour ne pas les appeler définitions.
L’amour dans les mythes grecs
Pénétrons dans l’univers de la mythologie où l’homme semble en contact avec les dieux, et voyons ensemble comment est présenté Éros, dieu de l’amour en Grèce, berceau d’une civilisation si proche de nos concepts esthétiques et éthiques.
Selon Platon, Éros était le dieu le plus ancien. Il ne s’agit pas de l’Éros que nous sommes habitués à voir en sculpture ou en peinture, cet angelot follet et si sympathique, toujours à l’affût des humains, prêt à leur tendre un piège. Non, c’est un Éros très ancien, amour primordial, force primordiale de cohésion.
La mythologie raconte qu’avant que le monde existe, quand tout n’était que chaos, quand tout était potentiel et que rien n’avait surgi, naquit une impulsion, une force gigantesque capable de tout ordonner, de tout unir, de donner forme et vie. En parlant de la force d’Éros, qui est l’Amour, l’amour primordial, Platon fait référence à l’ancien Éros. L’univers ordonné par ses soins, Éros commence alors à le façonner dans différents plans, comme s’ils étaient autant d’échelons descendant du Ciel le plus haut et le plus subtil vers une Terre très concrète, très palpable, très visible, celle-là même où nous sommes. Éros s’assure qu’il y ait dans chacun des plans une forme spécifique d’amour, expression de l’Amour appropriée à ce niveau. Mais nous, nous utilisons le même mot à tous les niveaux, pour évoquer l’exaltation mystique, l’amour de l’homme pour Dieu, la nécessité inhérente à l’homme d’entrer en contact avec la divinité, l’exaltation esthétique pour ce qui remplit d’harmonie, ou encore la passion que l’on ressent de connaître davantage et de pénétrer les mystères de la Nature. C’est encore ce mot qui qualifiera les multiples variations d’affection, de tendresse, d’attachement à d’autres êtres humains, à une ville, une maison, un livre, ou un animal. Si, par contre, on prend en compte les échelons créés par Éros dans l’Univers, on rencontre les diverses formes d’Amour parmi lesquelles celle que l’on dénomme amour sexuel, l’amour qui s’exprime entre un corps et un autre, et qui semble manifester le besoin qu’a la matière, elle aussi, de s’unir et de décliner le mot Amour si vaste et si riche.
Selon la mythologie, l’ancien Éros descend, se façonne et s’incarne sous des formes différentes, dont la plus coutumière est l’amourette, l’Éros qui accompagne Aphrodite, avec ses flèches, celui qui guette la plus petite inattention des humains pour incendier les cours à tort et à travers, et générer ainsi tous les problèmes que relatent tant de pages de l’Histoire.
Mêlé à des conceptions théologiques et morales, voilà ce que raconte la mythologie. Mais laissons donc ces dieux pour revenir au monde contemporain.
Une libération aliénante
Par amour on entend aujourd’hui une sorte d’agitation psychologique s’exprimant essentiellement par le corps et le sexe, comme s’ils en étaient l’unique forme possible d’expression. Cette approche de l’amour sexuel signifie être «dans le coup», alors qu’on réserve l’expression d’amour platonique pour évoquer quelque chose de suranné et de démodé. On considère l’amour platonique comme un refus du sexe et une régression.
Cet essor sexuel, qui semble être un des sommets du modernisme, est le fruit de la libération des nouvelles générations ; une libération qui a commencé par le rejet de toutes les valeurs n’ayant plus lieu d’être, valeurs utiles à des époques historiques antérieures mais qui n’évoquaient plus rien pour la jeunesse et devaient donc être remplacées. Mais comme tant d’autres fois au cours de l’histoire, les valeurs ne furent pas remplacées, on s’en passa purement et simplement, et elles disparurent. On s’est ensuite rendu compte qu’il fallait vivre différemment, mais on ne savait pas comment faire. Cette libération, qui s’est exprimée aussi à travers l’amour, et surtout à travers le sexe, n’a pas tardé à devenir un déchaînement. Nous entendons par là, un déchaînement sans intervention de la conscience ni de l’intelligence ; un laisser-aller vers un sentiment d’engouement pour le neuf, pour l’interdit.
Rappelons-nous ce slogan significatif de mai 68 à Paris : «Il est interdit d’interdire» ; plus c’est interdit et plus ça plaît, et si quelque chose devient interdit, c’est ce qu’on choisit. Le sexe cesse d’être tabou à partir de ce moment. Cette libération entraîne aussi une autre complication : la finalité de l’amour se perd. L’amour amène-t-il le bonheur ? L’amour sexuel est-il porteur de félicité ou n’a-t-il d’autre finalité que l’instant de satisfaction ? Y a-t-il vraiment une différence entre le bonheur et la satisfaction ?
Aberrations sexuelles
De nouvelles complications apparaissent, telles les aberrations sexuelles en tous genres, car quand la liberté est sans limites, ce qui avant était défendu et attirant perd tout attrait. Les lois de la Nature commencent à s’effriter. L’amour traditionnel entre un homme et une femme, exprimé par le sexe, est désormais caduc. On sort déjà du triste cadre clinique d’une dysfonction biologique de certains corps qui s’éloignent de ce que nous appelons un homme et une femme, et on tombe dans la maladie mentale. C’est le psychisme qui a besoin d’émotions toujours plus fortes. Et les jeunes en sont friands de plus en plus tôt. Avant, les jeunes n’entraient en contact avec l’amour, avec le sexe, qu’à partir d’un certain âge. Les Romains, par exemple, accordaient aux garçons leur toge d’homme à un âge spécifique. Les filles devenaient femmes au gré de la nature. Aujourd’hui, cela n’a plus cours. On s’est habitué à entendre des enfants s’exprimer comme si l’enfance n’était que l’antichambre de la «vraie»vie. Celle qu’on brûle par les deux bouts pour devenir vieux à vingt ans et se dire «Et maintenant…?». Voilà ce que fut la grande révolution. Mais surgit maintenant une autre question : «Et l’amour platonique, qu’en est-il ?»
De l’amour à l’Amour
On peut parfois penser que l’amour platonique, formule qui nous vient d’un philosophe grec, ne posait aucun problème pour les anciens Hellènes. En fait, la vérité est toute autre. L’amour a toujours posé problème, même à l’époque de Platon. C’étaient les mêmes dualités que celles qui se présentent à nous aujourd’hui. Tout comme Platon qui, en tant que philosophe, tenta de montrer un chemin aux hommes, en apportant ses propres solutions et ses propres réponses, nous tentons à notre tour d’aborder ce thème.
Platon soutient que si l’amour se manifeste dans tous les plans de l’univers, il est légitime qu’il s’exprime aussi dans le plan physique. Nous avons souvent une vue simpliste de l’amour platonique qui voudrait que le sexe en soit exclu, mais il n’en est rien. À l’époque de Platon aussi, des hommes et des femmes se cherchaient et s’aimaient, essayant d’exprimer ce sentiment sous toutes ses formes possibles. Or, si l’amour s’exprime dans tous les plans de l’être humain, essayons, grâce à un effort intelligent, de mettre l’accent sur ceux qui sont supérieurs, plus proches de l’âme, au-dessus des instincts inférieurs.
Et loin de nous l’idée que les instincts soient quelque chose de mauvais. Nous tentons seulement de faire la distinction entre une chose et une autre située plus haut. Si nous sommes bien des êtres ayant dépassé les stades végétal et animal avant de parvenir à celui qui nous caractérise aujourd’hui, on peut logiquement s’attendre à ce que nous possédions quelques traits caractéristiques. Si les instincts sont propres à l’animal, l’homme n'en est pas dépourvu non plus, mais il doit bien avoir quelque chose au-dessus. C’est ce que Platon préconise dans ses dialogues : la recherche d’une expression amoureuse typique de l’être humain qui lui permette de trouver un bonheur ; ni celui d’un animal, ni celui d’un arbre ou d’une pierre mais un bonheur spécifiquement humain. Platon était un romantique et il ne limite pas ses explications à cela. Il affirme que dans l’amour, la recherche de caractéristiques, parfois inférieures parfois supérieures, relèvent d’un problème vieux comme le monde.
L’âme sœur
Sur le mode classique du mythe - auquel il a recours lorsque la vérité exprimée est trop grande pour être appréhendée intellectuellement - il nous raconte qu’il y a plusieurs milliers d’années, quand le Dieu des origines créa notre univers, les âmes humaines se mirent à se diviser en myriades pour peupler la Terre. Chacune, en se divisant, avait le sentiment confus de perdre quelque chose, comme s’il lui manquait sa moitié. On tira de là le concept des âmes sœurs, et celui de l’amour comme étant la nécessité que ressent tout être humain de rencontrer ce qui autrefois faisait partie de lui-même mais qu’il ne trouve plus désormais.
L’amour n'était ni plus ni moins que la recherche de l’Unité perdue, de l’harmonie par opposition et ressemblance. Par opposition, parce qu’il manque à chacun une moitié ; par ressemblance, parce que l’affinité spirituelle qui amena un jour deux âmes à ne faire qu’une, impose qu’elles se rencontrent à nouveau.
Même si cela sonne terriblement romantique, nous tombons tous sous le charme, bien que nous nous en défendions. Nous vivons tous en pensant qu’un jour, avec un peu de chance, nous rencontrerons notre âme sœur, que cette moitié perdue réapparaîtra.
Amour céleste, amour terrestre
Platon conseille de rester prudent dans cette recherche incessante, parce que l’amour a coutume de se déguiser. Il y a un Éros céleste et un Éros terrestre. Le premier est celui qui pousse l’âme à rencontrer celle qui fut un jour partie d’elle-même. L’autre ne cherche que le plaisir, la satisfaction sexuelle, l’instinct, cette soif justifiant tous les moyens, et nous voyons que cela n’est pas qu’un problème contemporain.
L’Éros terrestre, cet amour qui ne repose que dans un corps malheureusement voué au vieillissement, à la maladie et à la mort, ne mène pas au bonheur. Platon était très ambitieux en soutenant que l’Amour était au-delà de l’amour. L’Amour est Sagesse, l’Amour est Énergie et l’Amour est Vie dans tous les plans que nous connaissons, dans tout ce que nous percevons comme vivant, et même dans les minéraux. Platon affirme, comme tous les classiques, qu’une forme spéciale d’amour est l’énergie : une chose est vivante dès qu’il y a de l’énergie en elle, de la cohésion, de l’intelligence, de l’harmonie. Et dans tout le monde de la connaissance, il existe une forme très spéciale d’amour qui est sagesse. Il ne s’agit pas d’une simple accumulation de données, mais d’une soif de savoir, de pénétrer les secrets, de rechercher le pourquoi des choses. L’énergie - qui est amour – n’est pas véritablement de la matière, et les scientifiques d’aujourd’hui font bien la différence entre les deux, bien qu’elles soient convertibles l’une en l’autre et réciproquement. Quant à la sagesse elle n’est pas l’intellect, même s’il peut sembler que faire fonctionner celui-ci rende plus sage.
L’échelle de l’amour
Ainsi, si l’on veut saisir l’idée si particulière que Platon se faisait de l’Amour, il convient, en premier lieu, de concevoir l’énergie, la force comme antérieures à la matière et la Sagesse profonde comme antérieure à la somme des connaissances.
Platon expose une échelle de valeurs que nous trouvons encore très appropriée à notre monde : pour atteindre l’essence de l’Amour, expliquait-il à ses disciples, on ne doit pas se préoccuper de savoir si on est encore de ce bas monde, si on est encore soumis à la matière et à ses lois ; car il n’y a rien de mal à cela, dès lors qu’on apprend à découvrir la voie de l’ascension. Nombre de philosophes à sa suite expliqueront comment parvenir et où réside le secret.
Tout d’abord, pour peu qu'on observe un beau corps, on va se rendre compte d’un fait très important : la beauté physique trouve ses racines dans quelque chose de plus profond et de plus subtil. Ne nous est-il jamais arrivé de découvrir nous-même ce secret si particulier et si enchanteur ? À quel moment peut-on dire qu’une personne est belle ? On ne parviendra jamais à se mettre d’accord sur les canons qui pourraient permettre de définir avec exactitude si quelqu’un est beau ou pas. En général, on dit qu’un individu est beau quand il a quelque chose, qui ne relève pas seulement du corps, de la forme, de la stature ou de la couleur des cheveux ni même de la couleur des yeux. C’est la beauté de l’âme qui se reflète à travers le corps.
Emboîtant le pas à Platon, on peut remarquer qu’il n’y a pas seulement de belles âmes mais aussi de belles actions. Certains gestes, certains faits, certains sentiments remplissent totalement l’âme, et on constate que la beauté est au-delà du corps et même au-delà de l’âme, et qu’il est des actions, des évènements, une énergie, une vie qui respirent aussi la beauté.
On peut aussi percevoir la beauté inhérente aux lois de la Nature ; leur degré de perfection, d’harmonie et de bon agencement. On peut vouer de l’amour à la science, à l’art. Et un petit pas de plus conduirait à penser, avec les platoniciens et néo-platoniciens que, en faisant abstraction des corps, des âmes, des actions, des lois et de la science, on parvient au Beau en soi, à l’idée pure, à la Beauté abstraite, nette, immaculée.
Selon Platon, le Beau est égal au Juste, au Bon, au Vrai ; et l’Amour, parce qu’il ne peut faire autrement, recherche le Beau, le Juste, le Bon, le Vrai, en se lançant à sa poursuite.
Voilà ce qu’est l’amour platonique : la rencontre, chez une personne, de la partie de l’âme qui nous manque, certes, mais chez une personne qui incarne pour nous tout le bon, tout le beau, tout le vrai, tout le juste.
Vers un renouveau de l’amour
Vu sous cet angle, de nombreux concepts changent, dont ceux qui concernent la procréation, puisque l’amour peut avoir cette dernière pour but. Car il existe plusieurs types de procréation, et non seulement de nouveaux corps peuvent être engendrés mais aussi beaucoup d’autres choses peuvent être générées, telles que des idées, des sentiments, des vertus. Ainsi, cet Amour qu’expose Platon brille-t-il non comme un impossible ou comme une contradiction vis-à-vis de l’amour sexuel, mais comme un trésor à portée de main pour peu qu’on ose aller vers lui.
La vie est étrange, tout comme le sont les cycles de l’histoire, source éternelle d’enseignement pour les hommes qui reçoivent une nouvelle leçon. Que se passe-t-il au sein des jeunes générations ? Elles nous réservent une surprise. Si l’on se fie à de nombreux congrès, rencontres, lectures, statistiques et enquêtes, on constate que l’amour platonique, la fidélité, le romantisme, le couple unique font désormais école auprès des jeunes ; et que, curieusement, ils osent même l’exprimer.
De nos jours, ce qui est le plus moderne, c’est le platonique, pas le sexuel. Les jeunes d’aujourd’hui sont devenus conservateurs. Ces choses qui étaient mises au placard il y a peu, commencent à prendre de la valeur à leurs yeux. Aujourd’hui, c'est la révolution sexuelle qui a perdu de sa valeur parce que ses conséquences ont été terribles et que nous en payons encore le tribut. Elles se traduisent par l’échec des couples : aujourd’hui, je t’aime mais qui sait demain ? Tu comptes plus que tout ou plus du tout ; tu es une circonstance parmi d’autres ; divorces à la pelle ; angoisses en tous genres car même si personne ne l’avoue, tout un chacun aspire à aimer véritablement. Face à toutes ces conséquences, la jeunesse moderne instaure une nouvelle révolution ; laisser tomber l’ancienne pour promouvoir une nouvelle ré-évolution, donner un tour à la roue de l’histoire et envisager les choses sous un nouveau jour.
L’importance d’aimer
Il ne s’agit pas seulement, comme certains auteurs le prétendent, d’un mouvement de radicalisation de la jeunesse vers la chasteté - bien qu’elle soit concevable en réaction à la quantité d’excès passés - mais d’une recherche de quelque chose de plus profond, de plus stable, par où s’exprime de nouveau l’importance d’aimer une personne qui représente quelque chose pour soi, quelque chose de fondamental. Il est essentiel que cet amour soit durable, pour aujourd’hui, pour demain, pour toute la vie ; et peu importe que l’on vieillisse aux côtés de l’être aimé, parce que les corps se perdent, mais pas l’amour. Voici la grande découverte de cette fin du XXe siècle et, en réponse à cette prétendue libération de l’amour sexuel, nous nous situons tout simplement dans le camp de Platon.
De nouveau, on constate que l’amour sexuel est la conséquence, ou en tout cas, une certaine forme d’expression, mais pas le point de partage de la relation entre deux âmes, entre deux êtres humains. Il en résulte qu’à présent l’amour sexuel est le complément d’une union beaucoup plus intime et plus réelle, et que le psychologique commence à primer sur le biologique. Il est désormais beaucoup plus important qu’existe une compréhension entre deux personnes, que puisse s’instaurer un dialogue, une tendresse, une affection, un compagnonnage, que l’on soit capable de partager les choses essentielles de la vie. Et si nous sommes parvenus à ce que le psychologique prévale sur le biologique, nous pouvons nous attendre à ce que, un peu plus tard, le spirituel triomphe du psychologique, c’est-à-dire que la tendresse, la compréhension, le dialogue et l’affection engendrent des unions qui ne s’usent pas au fil des ans.
Si le spirituel renaît, cela veut dire que, au-dessus de toutes choses, les êtres humains vont découvrir l’immortalité, découvrir que la conception et la fécondation consistent à donner lieu à une vie, et qu’après tout, ce n’est rien de plus que la vie éternelle qui bat en chacun de nous.
Du point de vue de l’amour platonique, qui inclut le spirituel et le physique, rappelons-nous un fait fondamental : celui qui aime s’enrichit parce qu’il cherche ce qu’il n’a pas et qu’il essaie de retrouver ce qui lui manque. De ce même point de vue, nous pourrions ajouter un conseil : «Que celui qui aime se souvienne que l’amour lui accorde un je-ne-sais-quoi de divin, parce que celui qui aime porte Éros en lui». Un dieu réside à l’intérieur de tous ceux qui sont capables d’aimer.
Que celui qui aime se souvienne, souvenons-nous aussi : il y a en nous un je-ne-sais-quoi de divin, un Éros, un Amour avec un grand A.
Traduit de l’espagnol par Michel Kurz |