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Née en 1906 d'une famille juive à Hanovre, Hannah Arendt s'oriente très jeune vers la philosophie. Elle suit ses études supérieures à Marbourg où elle rencontre à 18 ans, Martin Heidegger, qui sera son professeur et avec lequel elle entretiendra une courte liaison, puis une longue correspondance, malgré les compromissions du philosophe avec le régime nazi. Elle y rencontre Hans Jonas qui deviendra un ami indéfectible. Après avoir suivi les cours de Husserl à Fribourg, elle termine ses études avec Karl Jasper qui dirige sa thèse et avec lequel elle nouera une très grande amitié jusqu'à sa mort.
Face aux persécutions dont les juifs étaient victimes dans l'Allemagne des années trente, elle participe d'un réseau de résistance communiste qui lui vaudra d'être arrêtée et emprisonnée avec sa mère.
A la suite de cela, elle s'exile en 1933 à Paris, où elle s'engage dans les mouvements sionistes, et œuvre pour l'émigration des enfants juifs vers la Palestine. Elle se marie en 1936 avec Heinrich Blücher, un communiste allemand émigré, qui deviendra son mentor. Après avoir été internés l'un et l'autre dans des camps de travail au sud de la France, ils émigrent vers les Etats-Unis en 1941. C'est là que Hannah Arendt, devenue citoyenne américaine en 1951, écrira son œuvre majeure sur l'analyse du totalitarisme et s'affirme comme un penseur politique. En 1962, elle couvre à Jérusalem le procès d'Adolf Eichmann, dirigeant nazi et organisateur du génocide des juifs. Elle perçoit le bourreau non pas comme un tortionnaire déséquilibré, mais comme un fonctionnaire obéissant dont la monstruosité relève d'un " vide de pensée ". Cette thèse sur la banalité du mal lui vaudra beaucoup de contradicteurs. Elle poursuit une carrière universitaire reconnue et succombera à une attaque cardiaque en 1975 alors qu'elle rédigeait son ultime œuvre " La Vie de l'esprit ".
SON ŒUVRE
Sa thèse, publiée en 1929, porte sur " Le concept d'amour chez Saint Augustin ". Elle écrit ensuite dans les années trente (publié en 1958) " Rahel Varnhagen, la vie d'une juive ". En 1951, elle publie " Les origines du totalitarisme " en 3 volumes : 1. Sur l'antisémitisme ; 2. L'impérialisme ; 3. Le système totalitaire. En 1958 paraît " La condition de l'homme moderne " ; en 1963 " Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal " ; en 1968 " La crise de la culture " et en 1978 (posthume) " La Vie de l'esprit ".
Son œuvre eut du mal à trouver un éditeur français - elle ne fut publiée, en trois fois et chez trois éditeurs différents, qu'en 1972, 1973 et 1982 - et, bien que très connue aux Etats-Unis, elle fut presque ignorée en France. C'est sans doute, entre autres, parce que réunir nazisme et stalinisme dans une même analyse du totalitarisme, quelques années après la deuxième guerre mondiale, était inacceptable par l'aile gauche - alors majoritaire - de l'intelligentsia française. Le temps a fait son œuvre, et nul, aujourd'hui, ne peut plus contester la pertinence et la lucidité de son travail.
SA PENSEE
Hannah Arendt a placé sa vie sous une triple orientation : philosophique, militante, politique.
Philosophique, puisque son premier et son dernier ouvrage fondent une réflexion purement philosophique et qu'elle entretiendra sa vie durant de longues relations avec deux des philosophes allemands les plus marquants du XXe siècle, à savoir Martin Heidegger et Karl Jasper.
Militante, car Hannah Arendt fut toujours engagée dans le combat sioniste et étudia dans ses œuvres à la fois la judéité et l'antisémitisme.
Politique, enfin - c'est ce qui l'a rendue célèbre - car elle fut le penseur du totalitarisme. Hannah Arendt est d'abord celle qui s'interroge sur l'origine de la faillite intellectuelle et morale qui a rendu possible le " mal radical " - impardonnable par excellence - : l'extermination systématique de tel ou tel groupe de population.
Il y a toujours un lien étroit entre le mal et l'absence de pensée. La pensée n'est pas une garantie de bonté, mais l'activité pensante, conçue comme dialogue, est le seul fondement possible de la conscience morale.
Le temps d'Hannah Arendt est celui de deux totalitarismes : le stalinisme et le nazisme. Elle poursuit un double but. D'abord, diagnostiquer le mal qui a produit le fait totalitaire. Ensuite, réhabiliter le " politique " en tant qu'espace de liberté d'où peut émerger un pouvoir sans domination ni violence.
Elle montre que le totalitarisme est un type de régime radicalement nouveau, qu'on ne peut pas réduire à une forme particulière de tyrannie. Le totalitarisme diffère par essence de toutes les formes d'oppression. Le totalitarisme brave les lois positives et se réfère à une loi supranaturelle, loi de la Nature ou de l'Histoire, qui élimine le droit individuel et exige tous les sacrifices pour la réalisation de cette loi. La justification de l'Etat totalitaire est l'accélération de l'histoire et s'accompagne inexorablement d'une volonté impérialiste d'un règne planétaire.
L'outil du totalitarisme est la terreur, qui parvient à supprimer les libertés et l'espace vital, indispensables aux hommes, par des mots d'ordres qui font de chacun le tyran de son voisin . La destruction de la solidarité sociale mine à la base la possibilité de s'unir contre l'oppresseur. Cette dissolution du lien social conduit à " l'homme masse ", par définition isolé, fragile et manipulable. L'institution centrale de la terreur est le camp de concentration, qui loin d'être un " détail " est la cheville ouvrière du système totalitaire.
Cette spécificité du totalitarisme le pose comme le contraire de ce qui fonde l'humanité : " La domination totale est la seule forme de régime avec laquelle la coexistence ne soit pas possible. " (1) Cette définition fournira le support à la définition du " crime contre l'humanité ".
Le totalitarisme est ainsi la négation même du politique et il se nourrit de cet effacement du politique. Pour Hannah Arendt, il est donc urgent de redonner sa vrai place au politique, qui n'est ni espace privé, ni réduction à une pratique de gestion, mais un espace public de dialogue, nourri de l'engagement dans la cité. C'est dans l'instauration d'une communauté d'égaux, où tous disposeraient de la même faculté d'agir, qu'Hannah Arendt voit la promesse d'un monde qui aurait définitivement éloigné les spectres du totalitarisme et de la barbarie.
(1) Les origines du totalitarisme, vol 3 " Le système totalitaire ", Ed Point Seuil
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